Le, 17 juin 2004

Monsieur ESTIVALS,



 
    Après avoir publié un Hommage à Altagor, de votre cru, dans votre revue «Schéma et Schématisation», vous préparez, depuis un an, un numéro spécial «ALTAGOR», pour lequel vous avez sollicité différentes participations, dont la mienne. Cependant, après lecture de mon texte «Altagor ou la Langue du Double», vous m'avez posé une condition que j'ai refusée, à la suite de quoi vous avez conclu en me renvoyant mon texte. Abruptement et sans dialoguer.

    (Cette condition, fort curieuse, était la suppression du second paragraphe, selon vous hors-sujet…)

    Vous avez voulu, de même, couper le témoignage d'Henri CHOPIN qui a, naturellement refusé cette amputation.

.

    Je suis tenté d'en rester là et de passer mon chemin. Mais il y aurait quelque lâcheté ou, plutôt, quelque inconscience, à rester muet sans chercher à éclairer les motivations et les arrière-plans de cette histoire. Car il s'agit, en dernière analyse, entre nous, d'une différence de perspective et d'orientation qui nous révèle immédiatement incompatibles. Or, c'est cela que je veux à présent éclairer, définitivement et radicalement. Car j'entends en finir avec toutes les manœuvres déviées et tous les fantômes qui s'interposent en lieu et place d'une certaine parole poétique.

    La littérature et les commentaires littéraires, les fines approches psychologiques et les distinguées enquêtes scientifiques, sont les activités obligatoires des fantômes diplômés et certifiés. Mais la poésie est une voie potentiellement trop essentielle et trop brûlante pour laisser les discours masquer indéfiniment les éclairs et la voix de tonnerre. C'est ainsi que je jette au feu sacré à peu près toute la littérature que les commentateurs ont cru intéressant de pondre sur le sujet. Littérature attardée, figeant la spirale verbale que la poésie venait de mettre en mouvement. Cette littérature est à la poésie ce qu'est la photo de l'ombre d'un nuage par rapport à l'orage qui foudroie.

    Vous m'écrivez : «Schéma et Schématisation est une revue de recherche et non une revue littéraire. Je vous ai donc demandé de bien vouloir revoir votre texte et notamment de supprimer le second paragraphe. » (En fait, vous m'avez seulement demandé de supprimer le second paragraphe). Ce second paragraphe que vous qualifiez ainsi : «Il s'agit d'une sorte de délire verbal personnel... » C'est bien là-dessus que je veux vous répondre.

    Mais qu'il est saugrenu de s'acharner ainsi contre cinq lignes dans un texte qui en contient plus de deux cents soixante ! Qu'ont-elles donc, ces cinq lignes, pour que vous en exigiez la suppression ? Elles seraient «hors propos par rapport à Altagor»?

    Au départ de ce projet de numéro spécial, il semblait qu'il s'agissait... d'Altagor. A savoir, rassembler un certain nombre de témoignages et d'études portant sur lui et sur son œuvre. Nécessairement, me semble-t-il, les textes de Frédéric ACQUAVIVA, Henri CHOPIN, Laurent DANCHIN, Jacques DONGUY, Michel GIROUD, Maguy LOVANO, Alain OUDIN, Marc VERNIER, (etc..), vous-même et moi-même, allaient être autant d'approches diversifiées, tant en raison des différences de style et de regard des uns et des autres, qu'en raison de la complexité d'Altagor lui-même et de son œuvre que, d'ailleurs, personne ne connaît dans sa totalité puisqu'elle est partiellement dispersée...

    A l'arrivée, je constate que vous voulez réduire cette diversité afin de la faire rentrer dans la grille très étroite qui est vôtre. J'ai bien peur que ce numéro spécial ne soit pas consacré à Altagor, en réalité, et qu'il devienne, par votre main de fer blanc, un simple prétexte pour alimenter votre système (1). Comme tel n'était pas mon but, je suis assez content d'être exclu de votre panier.

    Car, ce que vous appelez «recherche» - revue de recherche -, je le nomme, au bout du compte, détournement réducteur. Comme les actes de ces scientifiques pour qui l'étude d'un sujet consiste à supprimer le «hors propos», en fait le corps de vie qui, moi, me permet d'amener le lecteur au cœur du sujet. On arrive ainsi à des spécialistes qui séparent le sujet de son contexte vital, pour le disséquer, l'atomiser et le pulvériser à leur manière. D'autre part, Altagor, son œuvre et la poésie, ne sont, pour moi, ni des sujets à étudier ni des objets de recherche, mais des feux indomptables qui peuvent trouer la nuit des créatures.

    Où est la poésie là-dedans ? Elle est morte en chemin ! Que reste-t-il de la musique, du souffle vivant qui animait la recherche, la quête et la création initiale ? Musique et mouvement sont coupés net ! Que reste-t-il, enfin, de cet hommage à Altagor, et de ce bouquet de recherches et de lectures, nécessairement plurielles, de son œuvre ? Quelques récits alignés, comme des tiges mortes, dans une optique bien trop schématique !

    Quand vous m'accusez de «délire verbal», j'atteste, en réalité, la nature opérative du langage, à un certain degré de la conscience. Dans une civilisation où l'on confond le cœur avec une pompe, le cerveau avec un ordinateur, l'homme avec un coefficient économique, et la femme avec un argument publicitaire, il est «normal» - il est consensuel - de confondre le langage avec un outil intellectuel, arbitrairement codé pour la communication. On ne tient plus, entre les bras, qu'un cadavre dissécable à loisir, pour la grande gloire d'une certaine science, efficace mais limitée. Le lance-flamme de mon verbe en délire est là pour éclairer le paysage d'une toute autre façon.

    Jamais l'approche, étroite et sérieuse, d'une certaine science des faits, des preuves et des repérages, ne pourra témoigner de la poésie sous toutes ses formes, ni des poètes. Or, il m'importe d'approcher Altagor et sa poésie... en poète - avec tout ce que cela suppose de recréation et de réanimation, d'originalité et de risque. (Sinon : pourquoi ne pas laisser parler son œuvre par elle-même ?) Voilà ma recherche ! Elle m'est essentielle pour transmettre, de la façon la plus exigeante, la flamme aux formes multiples, en feu verbal et langues de jeux alchimiques.

    Transmettre à qui peut recevoir.

    Sinon, je sais qu'il retombe sur le monde ce qu'annonce mon fameux deuxième paragraphe :

« Figé, le monde est objectivité, la magie s'est tue,
déesses et dieux sont morts et emmurés, et le
papillon-flamme de l'inspiration, nié ou plié, est
enfoui, dissimulé, occulté, aboli - il n'a jamais
existé - il n'est pas possible
. Le citoyen est prêt ;
il pourra passer le restant de sa vie dans le men-
songe des créatures ; il a oublié ; il est mort-né.
Il est adulte. »


    Ce paragraphe ne peut être hors-sujet, puisqu'il met le doigt sur le mystère du sujet, justement, et du verbe, et de tous les compléments.

    Donc, mon lance-flamme brûle cadavres sur cadavres - des corps sur décor - et plus encore.

    J'écoute la vie, les flammes, l'âme... Pas le mensonge des créatures. Pas les avis des littérateurs. Pas les songes de la littérature. Pas la censure qui ronge et ne dialogue jamais, pour marquer son pouvoir réducteur sur les sujets libres.

    Voilà mon hors-sujet : hors sujet pour l'or du Verbe, de l'or hors à l'aurore, éternellement.

Marin de CHARETTE



P.S.
    Et je n'écoute pas non plus les prétextes et les amputations... (Même si la menace était frontale, donc correcte, alors que j'en connais tant d'autres qui auraient fait sauter mon paragraphe sans prévenir). Eh, Robert, jusqu'à présent nous étions à tu et à toi. Qu'est-ce que c'est que ce Vous théâtral ? Je ne crois pas que nous soyons en train de jouer la même pièce. Nous ne sommes pas du même théâtre !


Recherche objective = grain de sable estival...
Quête poétique = perle ou verbe du Trouvadour.




(1) Cette crainte est justifiée par votre curieux hommage à Altagor (« Schéma et Schématisation », n°48), très ambigu au fond, où vous réduisez, au passage et sournoisement, les sources de ses créations : ainsi, Simonia serait le résultat sublimé de ses supposés problèmes sexuels, et la Métapoésie serait peut-être une forme de Lettrisme... Vous confondez un problème de santé avec ce qu'on appelle un « problème sexuel » (lequel n'existe que dans votre tête). Vous feignez, pour cela, de prendre Altagor au pied de la lettre - cette lettre qui tue l'esprit -, comme s'il délivrait un compte-rendu historique bâti sur la mesure exacte et le repérage rigoureux, quand il s'exprime évidemment dans la démesure des sensations... Enfin, et surtout, par cette approche, vous ne distinguez pas, potentiellement, la création pathologique et partielle, effectivement issue d'une problématique existentielle quelconque(à laquelle la méthode du petit-bout-de-la-lorgnette-et-de-la-quéquette peut s'appliquer), de la création inspirée, à vocation transpersonnelle, issue des Sources et des Souffles de l'Univers... Cette dernière création (à laquelle participent la Métapoésie et Simonia) se réalisant malgré les éventuels problèmes existentiels des créateurs - qui sont aussi des êtres humains comme les autres. Car à considérer les contingences malheureuses comme des sources causales majeures, on en vient à confondre l'accident avec l'essence, la contingence avec la source, la fabrication opportuniste et réactive avec l'inspiration fondatrice et illuminatrice. Une fois de plus, le voyeur n'est pas voyant !