L'Aigle est au précipice
A couper du feu becs et ongles
Vieil habitant du pôle et du zénith
Plus vieux que les trolls et les hirondelles
Plus ancien que les vieux anciens de la terre
Ancestral Aquilin Anachorète et Autre
Tout autre est celui qui regarde au loin en toi
Tout autre l'homme qui voit l'Adam de la vision
Tout entier celui qui te suit et qui te précède
Puisque l'Aigle est seul au précipice
A mordre du soleil becs et plumes
A touiller des anges et moudre l'absolu
Cherchant la pensée pure comme boire à midi
Qui veut le rut du sang et le souffle des phrases
Qui cherche l'un et l'autre autant que le sublime
Qui cherche qui le recherche en lâchant tout le reste
Et qui est au pas de son portail en son plein midi
Celui qui ramasse ses traces et vole à son futur
Celui qui mange son nom son nombre et sa pénombre
Car le soleil sonne et danse et les morts résonnent
Pour celui qui entend et voit sans cerveau et sans dent
Celui-ci qui passe sans poids ni prétexte ni perte
Celui-ci qui chante et bondit sans voix et sans mouvement
Celui-ci qui entre et n'entre pas et demeure sans rester
Car la bouche est toujours là pour croquer toute langue
Qui cherche et trouve le pain des mots et la source mûre
Qui compte les danseurs et veille aux gestes des anciens
Qui se loge dans les capitales et recuit la pensée
Qui soulève le ciel et met des yeux dans les mains
Qui raconte et chuchote en respirant les silences
Celui-ci vieil habitant des colères et des plaines
Le plus ancien d'entre les absents le plus lointain
Le plus violent le plus doux et le plus proche apôtre
Celui-ci qui vient du fond des âges et va au fond des choses
Car au fond du fond du puits on tombe dans la nuit
Dans l'espace troué roulé tourbillonnant
Et celui qu'on ne voit pas se tient devant la vitre
Mais qui attendrait encore celui qu'on ne saisit pas
Qui pourrait se rencontrer soi-même et se ré-épouser
Sur qui la malédiction sur qui la bénédiction
L'homme reprend ses chiffres calleux et regarde l'horizon
Sur qui la nuit sur qui le ciel sur qui le soleil couchant
Et qui cherche et qui trouve ce qui reste à l'envers
Et qui repose dans le maelström des révolutions
Et qui reste a jouer sans fin au-dessus de l'abîme
Celui qui murmure ses prénoms à l'oreille de l'océan
Celui qui sculpte son désert au rendez-vous des chameaux
Car au fond de la douleur on tombe dans la folie
Car la folle et le fou sont très saints dans la poussière
Car le voyage sans fin commence et finit là-bas
Là où Noé dans l'oiseau seul voit un monde innombrable
Vieux Noé ou vieil Aigle descendu dans le nombre
Là où l'eau n'attend plus que de manger sa terre
Quand le soleil rejoue sa mission de vitrail
Quand les orgues du blé ont la douceur des pauvres
Là où s'endort l'été béni dans la floraison bénie
Quand la moisson des rêveries parle un sabir doré
Et quand le moissonneur lui-même songe à midi
Voici celui qui vient rugueux dans sa parole
A l'heure du sacrifice à commencer par soi
C'est le jour des incendies des gestes lapidaires
C'est le moment sacré l'aurore emblématique
Et c'est celui qui vient qui repart à l'instant
Mère nature le grand oeuf de l'Aigle est en toi
L'oeuf à décorer le vent l'oeuf à retrousser le feu
Mère nocturne cet oeuf d'outre-monde est ici
Et le voici en qui gémit le passé improbable
Mère nature Mère nocturne prends-le donc en ton sein
Là où l'Aigle a tourné et tournera encore
Sa tête va avec l'oeuf sous la face des siècles
Pour toi Mère nature à toi Mère lune en toi Mère nocturne
Les âges sont retournés sous la peau de la lune
Et l'oiseau chaque année boit le sang de l'oiseau
Et chaque instant donne à lui-même pleine patience
Et l'oiseau donne à tout moment le vide immaculé
Où couver l'épopée de velours des désirs migrateurs
Et chaque amour donne une étoile aux regards incertains
Où reprendre et peigner les habits de l'aurore
Et chaque soir donne aux lointains le front des innocents
Où regarder toujours les destins et les heures
Sous les ailes du futur roule un orage sans fin
Et les dés sont jetés avant et les dés sont jetés après
Le nombre avant le nom pour tracer les figures
Le père avant le fils pour vibrer les mystères
Le jeu avant la mesure pour en donner l'idée
Mais qui regarde avant l'oeil pour poser les objets
Mais qui respire avec la terre pour bercer le cosmos
Car qui n'a rien prononcé parle avant le matin
Mais qui écoute avant l'aube afin de se lever
Car l'homme est avant l'enfant pour retourner le ciel
Et c'est celui qui naît qui baptise les autres
Et c'est celui qui marche qui reçoit l'habitant
Et c'est celui qui chante qui permet le silence
Un lieu sans fond sans bruit pour loger l'absolu
Une forme sans fin pour intégrer la suite
Liturgie des couleurs liées pour l'oraison du vide
Le geste de l'absence et l'empreinte des présences
Le puzzle houleux des foules en tous patois du monde
Mais qui n'a jamais dit ce qu'il faudrait entendre
Sinon celui qui trace un mot sans os ni lettre
Mais qui n'a jamais pris ce qu'il faudrait donner
Sinon celui qui reste au revers du néant
Mais qui n'a jamais touché ce qu'il faudrait rendre
Sinon celui qui meurt avant d'avoir aimé
Et pour qui le présent de l'Aigle et toute démesure
Pour l'alphabet des âmes et les jeux de l'espace
Pour le poids car c'est l'ombre des pierres que l'on se passe
Pour le pain de la plus longue marche et les mots pétris
Pour le retour aux fleurons du sanctuaire incrusté
Pour le rosaire des joies et les prénoms qui reviennent
Pour la vallée ou sont laissés l'écharpe et le cartable
Pour la route au soir muet et les bouquets multipliés
Pour l'horloge brûlée au hasard secret des rois
Et c'est enfin le souffle de la complicité des anges
Et c'est le gouffre du génie où s'arrête le temps
La forêt venue de l'arbre sur le monde immobile
Et la femme est dans le rêve et berce les deux néants
Et la loi de l'enfant songe enroulé dans son sillage
Promesse des galaxies aux ailes du soleil couchant
Les brindilles des bruits se logent dans les constellations
Les oiseaux font des nids dans les trains qui s'en vont loin
On s'échange des pleurs furtives et les numéros des larmes
On compte comme on dort on collectionne les sorts croisés
Dans un moment de conversation suspendu dans le noir
La mort de chaque humain est comme un foyer actif
Mais le nombre des os devient le testament des pauvres
Car sacrée est l'absence le silence et le vide
Et la parole en creux est puissance des commandements
Et la lumière éteinte est plus forte que la lampe allumée
Et le geste retenu est formule des ensemencements
Et le baptême des morts est présent devant le soleil
Et le miroir cyclique est puissant devant les gouvernements
Mais qui n'a jamais crié devant tant et tant de signes
Car sans fin est le film qui passe et passe et repasse
Et le spectateur boit son vin d'images capitales
Et le condamné attend aussi son image terminale
Et les tout-petits jouent dans l'ombre de toutes les images
Et le train repart avec sa cargaison ficelée de nuages
Et les vivants et les morts contemplent les spectateurs
Et les voyants devant les siècles sont à genou dans la cendre
Tout autre est pourtant celui qui noue son âme-soeur devant lui
Tout autre est encore celui qui peut se taire dans le boucan
Tout autre est alors celui qui cherche ses ressemblances dans la foule
Et tout autre est la lampe allumée dans le coeur des montagnes
Et toute autre la maison que la forêt construit dans son silence
Et l'aurore qui remonte en criant sur les blasons des pays tremblants
Et le chant mourant du train des étoiles sous la neige du matin
C'est l'image qui passe imaginée dans l'image
C'est l'oiseau qui s'en va à sa propre rencontre
L'Aigle impérieux feuillette et retourne le vent
D'un coup d'oeil sans ombre il perce qui le suivait
Et dépasse
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