Pierre CORNEILLE

6 juin 1606, 23h
Rouen






Les planètes sont tout à fait déployées autour du Zodiaque. Cette organisation diversifiée donne l'impression que ces astres voudraient, comme Corneille, s'adresser à tout l'univers. Sauf le Soleil, chaque planète est en relation serrée avec plusieurs autres. La Lune, par exemple, fait aspect avec le Soleil, Mars, Pluton, Jupiter, Mercure, Saturne, Neptune et Vénus.. Toutes ces planètes se répondent les unes les autres, ce qui multiplie les points d'appuis dans l'existence, ou les points d'accrocs, les évènements et l'intensité de ce qui arrive au sujet. La personnalité ne peut qu'être riche, les dons variés, la vie ancrée dans quelque chose, une pratique, la trame des relations, des habitudes, un modèle.

            Corneille était un imaginatif, sentimental-affectif, doublé d'un cérébral (Lune-Mercure en Crabe/Cancer, opposé Saturne), non dénué de sens pratique, presque paysan (les Signes de Terre), animé d'un désir de se distinguer (Mars au Milieu-du-Ciel). Mais le réduire à cette formule serait réduire sa gloire et faire injure à ce qu'il était réellement : un homme à la sensibilité universelle. Une hyper sensibilité réceptive et créatrice, inventive et craintive, enfantine et compliquée ; sensibilité d'écorché vif ou d'indifférent, qui battait dans ses tempes et cognait dans son ventre. C'est le caractère paradoxal des rêveurs créateurs, des Lunaires contrariés. Car, ici, la Lune est l'un des principaux astres-clés du thème.

            On retrouve, donc, tout de suite, dans cette Carte, ce qu'avait décelé Robert Brasillach, qui notait ceci : « Obsédé, maladif, avec sa susceptibilité hargneuse et son découragement prompt, tel nous apparaît-il enfin. C'est lui, c'est son vrai visage, celui que nous cherchions si difficilement (...) ». Brasillach ajoutait : « Corneille est-il si fort ? Aussitôt, il invente, il s'enfièvre, il voit des complots, des conspirations (...). Décidément, c'est bien lui qui croit le premier à toutes les légendes. » . Et c'est bien du monde de la Lune qu'il s'agit, et de ses ombres chinoises...

            Le Soleil, par contre, semble planer comme une bulle de savon entre deux airs. Il n'a point d'accroche. C'est à peine s'il fait un carré séparant à Neptune, la plus dissolvante des planètes, s'il effleure Jupiter d'un autre carré, encore plus vague, s'il est encore conjoint à la Lune qui s'échappe, déjà dans le Signe suivant.

            Mais cette Lune - quelle richesse ! - voici qu'elle est tout et rien à la fois. Elle cumule les paradoxes comme elle cultive les contrastes... Elle est bien au seuil de chez elle, puisqu'elle vient tout juste d'entrer dans son propre Signe, son royaume personnel. En même temps, elle est extrêmement lointaine, étant à son apogée (la terrible Lune Noire) ; et elle est à la fois proche du point le plus bas de son orbite (le Ventre du Dragon) et au point le plus élevé du parcours zodiacal (le Solstice d'été). Mercure, à côté, intellectualise quelque peu cette émotive ; Jupiter, d'un large trigone, l'embourgeoise aimablement et lui donne du style ; tandis que Saturne, qui campe en face, la passe au gril de l'ascèse et la dépouille pour l'essentiel. En réalité, elle prend pratiquement toutes les couleurs possibles puisqu'elle est en relation avec toutes les planètes, sauf Uranus. La voilà nantie de toutes sortes de qualités et de défauts - prête à convoquer tous les personnages imaginables dans son théâtre intime. Toutes les émotions la concernent, gaîtés et tristesses, espoirs et désespoirs, envies et dégoûts, rêveries et réalités, roueries et naïvetés… C'est une Lune vieil-enfant, qui tire de sa besace un univers entier... C'est une Lune de poète.

            A côté de cette Reine, le Soleil fait pâle figure. Sa présence évanescente - à peine situable quelque part dans cette architecture astrale si pleinement élaborée et tellement convaincante - trahit la faiblesse centrale cachée. Or, si la Lune cherche à plaire parce que l'écho de sa voix dans le monde lui est indispensable, le Soleil cherche à être parce que l'exercice de sa lumière dans la vie lui est essentiel. Pierre Corneille est prisonnier de son théâtre autant qu'il en est le maître. Et Lune forte sur Soleil faible présage d'un besoin de reconnaissance envahissant, susceptible de gouverner obscurément les actes et les choix. Le Soleil s'effaçant, la Lune peut déclarer comme le fit Corneille : « Le but du poète est de plaire selon les règles de son art. » ; ce qui est une parole de boutiquier opportuniste.

            On aurait, par conséquent, un individu peut-être éduqué d'une charmante façon à tenir très bien son rôle, mais pâle et passif, s'il n'y avait la vertu sur éclairée de Mars dominant, dont le courage volontaire compense assez efficacement la faiblesse centrale du Soleil.

            C'est Mars qui va sauver le Ciel de la débandade solaire. Mars qui se distingue ardemment de la masse grâce à la présence excitante d'Uranus en face de lui ; Mars qui prend plus de puissance encore par Jupiter qui le fouette d'un carré décisif ; Mars qui, de toutes façons, trône dans son Signe du Scorpion et rayonne au Milieu-du-Ciel d'où il réoriente l'énergie et reprend ce gouvernail central délaissé par le Soleil. Si l'évidence d'être tout simplement est en défaut, et que le sujet s'encroûte, le courage d'agir héroïquement monte en puissance, et l'individu affirme, malgré tout, son verbe en osant déplaire et déborder de son roûle trop bien cuit.

            Voici le grand Corneille qui triomphe plus ou moins de ses tensions cornéliennes, et qui sort, meurtri mais vainqueur, de la mêlée. Mais ses démons ne le lâchent pas. Un homme possédé par une Lune aussi périlleuse - qui joue merveilleusement l'innocente à l'orée de son propre lieu céleste -, un tel homme ne vieillit pas sans quelques sérieux désagréments internes et externes. Lune-Lilith-Mercure en Sixième Domaine (peines, pathologies et ruptures), dans l'opposition de Saturne en Douze, annonce la trahison des femmes et des mauvaises langues, autant que les maladies de l'imagination narcissique. L'axe Six-Douze est, en effet, le domaine des maladies, des ruptures, des retraites et des mises à l'écart. Long tunnel peuplé de fantômes, de mélancolie, de culpabilité, de craintes diverses. Là est la clef de ces périodes muettes, d'éloignement intérieur, où Corneille s'absente de la scène publique, grommelle et joue au crabe qui se cache en s'enfouissant sous les grains de sable de ses méditations personnelles et de ses oraisons. Ces temps d'absence sont également les périodes de traductions dévotes, dont le symbolisme ramène sur Mercure-Lune, ce qui pointe le rôle très sensible de cette conjonction.

            Pendant tout ce manège, Mars, qui trône, veille et surveille la bonne tenue de l'ensemble. Voilà l'héroïsme spirituel (Mars au Milieu-du-Ciel), l'ardent désir d'échapper aux bassesses ordinaires et aux motivations obscures. Planète du sacrifice consenti et, même, voulu, cet astre évoque également la thématique du frère - d'arme ou de sang - par nature et par sa maîtrise sur la Maison Trois (des frères et sœurs, du voisinage immédiat).Or, Thomas est un Lion, et ses planètes sont majoritairement dans les Signes de Feu. Cela favorise une relation équilibrée avec Pierre, lequel n'a aucune planète en Signes de Feu. Mais, en réalité, la comparaison de leurs deux thèmes laisse entrevoir un rapport fraternel beaucoup plus ambivalent que ne le supposent les biographies couramment accréditées. Par exemple, le Soleil de Pierre en conflit avec l'axe des Nœuds lunaires de son frère - typique des ambivalences familiales - ou, encore, leurs deux Mars agressant mutuellement les planètes-clés du thème de l'autre - typique des jalousies et autres conflits. Vraisemblablement, ces complexités internes étaient vécues dans l'intimité, entre eux seuls, et selon le clair-obscur indémêlable, caractéristique des ambivalences fraternelles.

            Dans le thème de Pierre Corneille, il est évident que c'est Mars-Jupiter, principalement, qui s'expriment dans le monde ; autrement dit, le courage et la foi. Les aspects de Lune-Mercure-Saturne, en des Maisons cachées qui s'anéantissent dans les abîmes de l'intériorité, restent au secret, à l'arrière-plan. Il le confesse lui-même, il est contradictoire, « Bon galant au théâtre et fort mauvais en ville »... Mais la structure très forte de ses planètes lui permet de garder sa route. En attestent cinq de ses planètes (sur les sept traditionnelles), qui sont enracinées dans leurs propres Signes respectifs. Mars, Saturne, Jupiter, Vénus et la Lune sont bien chez eux et confèrent une solidité de fond heureuse et positive.

            Neptune complète la figure en formant, avec ces cinq astres, une quasi-Etoile de David qui investit tous les Signes de Terre et d'Eau. Cette disposition exceptionnelle permet un travail de fond, silencieux comme l'Eau, efficace comme la Terre. Structure puissante dont le défaut est d'être fermée sur elle-même. C'est alors que la dynamique évolutive est introduite par ce qui échappe à cette figure. Or, une seule planète n'est pas incluse dans la formule, et c'est le Soleil/Gémeaux dont on a noté la faiblesse. L'AScendant, dans la même triplicité d'Air, accentue l'ouverture et appuie les qualités aériennes, mais il n'empêche que le Soleil a cette double responsabilité de représenter la faille du thème et son potentiel d'évolution. Le défaut va devenir une valeur. Corneille va évoluer vers une véritable humilité par absence d'orgueil (Soleil faible). La prétention manifestée dans certaines préfaces, par exemple, est un orgueil de façade, une fabrication marsienne-jupitérienne, une revendication mise en avant pour se protéger. Le grand Corneille, nouveau noble de par le Roi de France, disparaît progressivement dans un silence de bénédictin, humble tâcheron spirituel agenouillé devant le Verbe de l'Univers. Même s'il n'oublie pas ses intérêts et que cela lui rapporte de belles rentes, il prie dans le silence et c'est son dernier mot, sa réplique muette au dernier acte de son existence.

            Quelle différence avec Molière, son complice, dont le thème trop relâché est sans réelle densité signifiante. Et quelle différence, aussi, avec Racine, son ennemi intime, dont la structure planétaire, extrêmement concentrée sur trois Signes et demi, est l'inverse de celle de Corneille. Le thème de Racine dégage une impression suraiguë et quelque peu inquiétante. Celui de Corneille a, pour finir, quelque chose de rassurant. C'est un auteur français. Il parle le langage de la Lune. On peut se mirer dans ses histoires embrouillées, très théâtrales. Ce sont les nôtres. Celles du miroir lunaire.

Marin de Charette