Louis-Claude de SAINT-MARTIN

18 janvier 1743
Ambroise






On ne connaît pas l'heure de naissance de Saint-Martin. Cependant, plusieurs thèmes différents circulent dans les milieux astrologiques : l'un le donne AScendant Scorpion, un autre AScendant Poissons, et ainsi de suite... Ce sont des spéculations peu vraisemblables. Ici, on se contentera de bien observer le jour de naissance car il peut, déjà, nous en raconter beaucoup.

            Les sept planètes visibles sont associées dans une séquence parfaite : 3-1-3. Les planètes supérieures - situées au-delà de la Terre - (Mars, Jupiter, Saturne) sont groupées au début du Signe de la Vierge. Aux alentours du 18 janvier 1743, on pouvait les voir se lever à l'horizon, environ quatre heures après le coucher du Soleil, et briller ensemble, dans le ciel, tout le reste de la nuit. Ce trio apparaissait alors dans la constellation Leo.

            Les deux planètes inférieures - Mercure et Vénus - sont en conjonction avec le Soleil, donc complètement invisibles à cette période-là. Vénus, en conjonction exacte, reste toute la journée au même degré que le Soleil, cachée par lui, tournée vers les étoiles. (Et Uranus - la huitième planète - est presque derrière Mercure.) Tous ces astres sont à la fin du Capricorne.

            Quant à la septième planète, la Lune, elle se balade quelque part dans la première moitié du Scorpion où l'attend l'invisible Pluton, pratiquement à mi-chemin des deux trios. Dans cette position mitoyenne, elle joue les médiatrices, fait office de relais, peut-être, aussi, d'ambassadrice.

            Cette disposition est tout à fait remarquable. On a l'impression que Saint-Martin est né à un moment singulièrement harmonieux du mystérieux Cosmos. Cette subtile harmonie, ce mystère musical - beau comme un oratorio de Bach - n'est resté dans le ciel que durant un petit peu plus de deux jours. Parmi les Signes de Terre, la Vierge et le Capricorne sont les plus inspirés, poètes et clairvoyants supérieurs. La Vierge reçoit et transmet la lumière de l'Intelligence, le Capricorne atteint et transfuse l'étincelle du Divin. Bien sûr, tous les Signes peuvent capter quelque chose de l'Intelligence et du Divin, mais Vierge et Capricorne régentent ces impulsions, et leur association dans un thème est de très bon augure pour l'élévation des capacités.

            L'autre élément qui ressort, par les Signes, est l'Eau. Le Crabe/Cancer contient Neptune, le Scorpion accueille la Lune qui va rejoindre Pluton. Quant aux Noeuds Lunaires, ils sont dans l'axe Taureau/Scorpion. Toutes les planètes sont, donc, dans des Signes de Terre et d'Eau. La réceptivité y est maximale. Par conséquent, Saint-Martin aspire à monter, à rejoindre le mouvement ascensionnel de l'Air et du Feu qui lui manquent et l'appellent. N'est-il pas descendu sur Terre, n'a-t-il pas plongé dans les abysses de l'eau, pour remonter en réconciliant l'imagination et la raison, par son ressenti intuitif (Neptune-Lune-Pluton), sa capacité de relation et d'organisation des structures (Vierge), et son pouvoir d'extraction de l'essentiel et de réintégration (Capricorne)? L'intuition et la méthode sont opérantes pour le témoignage de l'unité.

            L'ordonnance de ce thème est extrêmement solide, en même temps le motif est ouvert. De façon certaine, il s'agit d'un homme puissamment organisé, capable d'échanges simples et rigoureux, curieux du monde mais assez discret au bout du compte. L'aspect le plus conflictuel - le carré - étant totalement absent, on peut se représenter une personnalité bien centrée, presque impossible à détourner de son objectif, passant dans le monde sans faire de vagues, occupée à cultiver sa vision intérieure et, cependant, cherchant à la transmettre. La conjonction très serrée de Mars et de Saturne, en Vierge, signale un énorme travail de vérité sur lui-même, qui veut prendre en charge, rigoureusement, sa relation à tous les étages de la vie, individuelle, sociale et spirituelle. Allié à Jupiter, ce trio virginal - qui ne peut pas se retrouver plus de cinq fois dans un siècle - symbolise et annonce une épiphanie bien repérable et fascinante dans le ciel nocturne. Gageons qu'en Janvier 1743, nombreux étaient les commentateurs et autres interprètes de ce trio magico-céleste. (Un autre «annonciateur», Baudelaire, contenait ces trois planètes, réunies à sa naissance, en Bélier.)

            Ce groupe planétaire s'éloigne du groupe des planètes en Capricorne, en raison de leur rétrogradation. Cela rend encore plus fugitif - donc plus spirituellement significatif - l'aspect «stellaire» de 144° qui relie Saturne à Soleil-Vénus. Ce bi-quintile, cette angulation symbolique particulière, pointe sur Pluton par un double quintile; et la Lune se dirige vers Pluton, qu'elle atteindra dans la nuit du 18 au 19 janvier... Il y a là comme un autre signal, invisible à l'oeil de chair mais très subtil. Les aspects de la famille des quintiles (36°, 72°, 108°, 144°) ne tolérant pas d'orbe, sont assez rares et fonctionnent à la façon d'une porte de conscience, une sorte de fente ouverte sur l'invisible.

            Toutes ces indications donnent une petite idée du mystère ésotérique incarné ce jour-là... Mais ce n'est pas tout! Car on doit aussi remarquer la situation vraiment particulière de Mercure-Soleil-Vénus dans le Capricorne : elles se trouvent dans les cinq ou six derniers degrés de ce Signe, la seule zone superposée à la constellation du même nom. C'est une fenêtre bien particulière que Louis-Claude de Saint-Martin a choisie pour naître. Et ces ouvertures signalent assez qu'il ne s'agit pas d'une naissance tout à fait ordinaire.

            La combinaison la plus exacte de cette Carte céleste est la conjonction du Soleil et de Vénus. (Quelle que soit l'heure de son arrivée au monde, ces deux astres ne se sont pas écartés de plus d'un tiers de degré : Vénus est, donc, «au coeur du Soleil»). Il s'agit de la conjonction dite «supérieure» : celle où Vénus est derrière le Soleil, occultée par lui, dissimulée pour la Terre et tournée vers le silence intersidéral. C'est la plus forte des deux conjonctions possibles - celle des célébrités. Cette signature capitale - ou, mieux encore, cordiale - préside à sa naissance, en Capricorne, comme elle présidera à sa mort, en Balance. La figure atteste d'une perception intuitive, synthétique, amoureuse, de la vie ; les qualités vénusiennes sont exaltées par la lumière solaire. Certains astrologues ont noté que l'occultation de Vénus allait de pair avec une absence de sentiment et d'amour. Il faut entendre autrement ce jugement assombri. L'occultation, en vérité, permet la mise en dialectique des deux Vénus, du soir et du matin, des ténèbres et de la lumière. Elle écarte le natif des amours personnelles (alors que la conjonction relâchée est le signal d'un tempérament amoureux et brillant, séducteur le plus souvent). On reconnaîtra ici la marque d'une transcendance de l'éros horizontal. La réserve corporelle bien connue de la Vierge, la froideur concentrée du Capricorne, et cette occultation de Vénus, suggérent un abandon probable des amours charnelles ou carnassières, au profit d'un dépassement naturel. La fine fleur de l'être est ouverte aux étoiles, à la lumière sans bruit, à l'harmonie des sphères et des nombres, aux mystères du Cosmos.

            Par ailleurs, Vénus aime à s'entourer de voiles. Elle se tourne vers l'intérieur, se protège ou se cache, se dérobe enfin à la vue du vulgaire. Partie à la recherche du trésor si bien déguisé, elle introduit aux initiations et aux ordres secrets. L'orant de l'Inconnaissable ne peut être qu'un Philosophe Inconnu, volant, voilé, vers la valeur suprême...

            Il reste à revenir sur la position bien curieuse et peut-être problématique de la Lune, en chute dans l'apocalyptique Scorpion, proche de son complice invisible, Pluton, et reliée tant à Neptune qu'aux planètes de la Vierge. Est-ce l'empreinte d'une déconfiture lunaire, d'une quelconque décadence ou d'une attraction ambiguë vers les miroirs compliqués de le folle du logis - l'imagination débridée? Cela pourrait être - et, dans un autre thème, cela serait. Mais, ici, étant donnée la très exceptionnelle tenue de toutes les autres planètes, il y a fort à parier qu'il s'agit d'autre chose... Ne pourrait-on pas, plutôt, y lire, d'une part, une très féconde imagination créatrice polyvalente, d'essence poétique (ce qui fait penser à Pétrarque, avec Lune/Poissons et Neptune/Scorpion, et aux amours virtuelles) et, d'autre part, l'abandon désintéressé des ombres du monde ordinaire et sub-lunaire? Tout n'est que vanités, hormis la grande Vision. L'unique Vision qui, seule, dépasse les divisions.

Marin de Charette