Honoré de BALZAC

20 mai 1799, 11h
Tours






Les valeurs dominantes de ce thème évoquent tout de suite une dilatation physique et psychique particulièrement importante. C'est d'abord l'AScendant dans le signe royal du Lion - qui toujours aime prendre ses aises. C'est aussi Jupiter, seule planète à converser avec le Soleil et la Lune ; Jupiter, corne d'abondance et force croissante permanente, qui amplifie tout ce qu'il touche. C'est encore Neptune - seule planète angulaire - qui dilate à l'extrême ce qu'il approche. Avec de telles figures prioritaires, l'excès est de mise : l'homme voit grand, veut beaucoup, et s'impose naturellement.

            Voilà presque, semble-t-il, une empreinte de dominateur paternaliste. Mais le seigneur règne dans la bonne humeur, et son humeur se veut contagieuse.

            La belle assurance du solaire-jupitérien prend une couleur théâtrale. D'ailleurs, la Lune en Sagittaire et en Cinq (domaine du rayonnement de l'oeuvre et des plaisirs de la chair), en face de Jupiter qu'elle appelle à revenir en son domicile, dénote un très grand désir de public - reconnaissance et séduction - lié au besoin de se retrouver dans l'autre et d'être aimé, sinon salué.

            Cependant, cette assurance affichée et consciente d'elle-même - classique chez un solaire-jupitérien léonisé - est, ici, à sonder de très près. Plusieurs indices la remettent en question! Voici d'abord la présence de trois planètes majeures dans le signe du Crabe/Cancer, dont on connaît l'introversion affective, le narcissisme fragile et la nécessité souvent irrationnelle d'être constamment rassuré. Les astres en question sont Vénus, Mars et Saturne. La paix vénusienne est ici malmenée par sa conjonction à Mars, son ennemi intime héréditaire ; et ce n'est pas le sévère Saturne, un peu plus loin posé, qui pourra l'aider à s'épanouir dans la facilité. D'autant que Mars et Saturne sont eux-mêmes relativement déstabilisés par leur présence dans un signe qui leur est contraire. Cette Vénus est donc en souffrance et se réfugie dans le travail intellectuel (Mars décompense dans Mercure, par un sextile) pour panser ses intimes blessures.

            Voici ensuite un Jupiter atteint par la brûlure du Soleil trop proche, perturbé par le carré anxiogène de Pluton, et rendu douteux par sa situation dans un signe ennemi. Or, ces restrictions n'empêchent pas le principe jupitérien d'expansion qui, donc, se poursuivra aveuglément - mais cela en rend très problèmatique l'intégration harmonieuse.

            Enfin, la belle assurance «issue de la cuisse de Jupiter» est encore minée par la conjonction de Neptune avec la queue du Dragon, en Scorpion : cachée au Fond du Ciel, dans le plus noir du puits d'ombre, cette conjonction sape l'ensemble par en dessous. Elle représente la marque d'un foyer de peurs et d'émotions plutôt mal assimilées. La base - que stigmatise ce point de minuit nommé le Fond du Ciel - est gangrenée par ce foyer psychique fêlé, menaçant pour l'intégrité du bonhomme Balzac. Par cette conjonction, on peut ressentir une petite enfance chargée d'émotions familiales ambivalentes, voire négatives, et de manques accablants. L'enfant s'est senti abandonné, trahi, déformé. Il n'a pas pu se positionner à l'origine, il ne saura jamais vraiment se poser dans sa vie. On y devinera encore des hésitations, des tâtonnements et des chutes dans la destinée, des banqueroutes, des désillusions et des errances momentanées, qui surviendront en petit nombre car le reste du thème est quand même assez puissant pour contrebalancer, la plupart du temps, ce dangereux pronostic.

            Neptune et le Dragon angulaires sont aussi l'indicateur d'une perméabilité exceptionnelle. Avec Mercure posé en face, Balzac vit un théâtre intérieur en lequel il peut jouer tous les rôles, ressentir les émotions et les mouvements, épouser intérieurement tous ses personnages, être chacun d'eux en particulier - et demeurer cependant le maître d'oeuvre, le chef absolu de sa troupe.

            Quel théâtre d'ombres scorpionnesques, compexes et fantasmagoriques! L'imagination, la compassion et l'illusion se partagent ces bas-fonds inconscients. Ceci rapporté, si cette configuration témoigne d'une attirance inconsciente ou secrète vers les bas-fonds tératogènes, le reste de la Carte témoigne plus fortement encore, et plus décisivement, d'une atltitude de pensée et d'une largeur de vision qui jugulent assez bien les entités caverneuses. Sans oublier l'évidente puissance de travail et d'organisation qu'illustrent les nombreux sextiles en signes de Terre et d'Eau - et puis le Taureau est très tenace. Enfin, Mercure - prince absolu du va-et-vient - est un être qui peut se laisser couler et remonter, aller puiser au fond de l'ombre et rejaillir à la lumière. C'est une configuration de romancier ou de bonimenteur, d'inspiré ou d'exalté ou de tourmenté... Peut-être un peu tout cela à la fois, car c'est un drame de l'esprit qui se joue ici, mais, par-dessus tout, c'est une signature de conteur!

            Un conteur qui fait l'autre être lui même. Cependant, il ne faudrait pas trop charger Balzac : mis à part cette tendance souterraine ambiguë, on voit bien que cet homme, certainement très instinctif, possède une conscience de son territoire et de ses intérêts vitaux et sociaux très prononcée. Il n'y a rien de flou là-dedans - au contraire! Le lion à l'AScendant affirme la conscience de soi, d'autant plus que le Soleil - son maître - est situé en position dominante, presque au midi du thème. Le Taureau, avec ce Soleil qui gouverne la situation, plus Mercure et la Tête du Dragon, donne la conscience du territoire, en particulier social (Maison Dix). Le Crabe/Cancer, avec trois planètes, indique l'activité personnelle d'organisation pour la garantie de sa propre satisfaction. Enfin, la relation d'Uranus en Vierge et de Neptune en Scorpion, aux planètes du Crabe/Cancer et du Taureau, infuse un zeste d'originalité piquante, tout en dessinant dans le Ciel comme la moitié d'un diamant.

            Il s'agit aussi d'un homme de coeur - car le Soleil est bellement placé ; puis Jupiter, à côté, l'aide puissamment à se développer. Ce Jupiter, en Gémeaux, est assez pétillant. Avec le Soleil, c'est une dynamo. Les Gémeaux et le Crabe/Cancer sont, globalement, plutôt gais. Voici qu'on y trouve les deux planètes lumineuses - Vénus et Jupiter - et les deux planètes obscures - Mars et Saturne : joie et douleur sont liées.

            Revenons sur l'ensemble de ce Ciel pour y jeter un coup d'oeil panoramique. En ne tenant compte que des sept planètes visibles, la Lune se trouve isolée en Sagittaire, face à six planètes groupées en Taureau, Gémeaux, Crabe/Cancer. Elle prend, de ce fait, une grande importance, et devient la clef dynamique. Mais si l'on introduit les planètes invisibles (et il faut le faire car elles agissent autant, bien qu'à un autre niveau de l'être,moins personnel et moins direct), c'est aussitôt Neptune qui prend la position clé à cause de son angularité. Dans les deux cas, Neptune et le Lune sont des valeurs réceptives et nocturnes, situées, de plus, au coeur de la nuit du thème. Quel contraste impressionnant avec la conjonction Soleil-Jupiter qui rayonne et bouillonne chaleureusement! Cette opposition s'inscrit dans la verticalité et opère autour du Méridien : en bas, le Fond du Ciel où se préparent les arcanes de la destinée ; en haut,le Milieu du Ciel où s'accomplissent les fruits. Le bas est traditionnellement dévolu à la famille, et le haut va avec le social. Collé à ce Méridien, le Dragon, principe des éclipses. (De fait, Balzac est né au lendemain d'une éclipse de Lune.) Mystère de ce Dragon qui dévore les luminaires et marque cette existence d'une frénésie et d'une déchirure. C'est le pôle familial qui est frappé par la foudre - la Queue du Dragon - et par l'incertitude, l'abandon, la trahison - Neptune.

            Est-ce un hasard si le bas de la figure de Balzac s'élargissait, s'écroulait pour ainsi dire, tandis que le haut se concentrait presque furieusement? Cet homme avait pratiquement une double nature, réunie de peu, et la capacité de passer alternativement (Mercure) de l'une à l'autre, dans un élan d'inspiration quasi médiumnique : uni et déchiré, à la fois, mais relié malgrè tout. Ces polarités si appuyées font un être connaisseur des cimes et des abîmes, qui veut cependant s'installer au plus haut - car le Jupitérien léonisé ne peut pas s'abaisser.

            Finalement, la comédie humaine, c'est bien lui qui la contenait, et qui était né pour la déployer et la redonner au monde. Car c'est en lui qu'elle grouillait et grondait.

Marin de Charette